Yin-Yang, ou revoir la dynamique du monde

On pourrait être tenté de croire que Yin-Yang n’a plus besoin d’être ni présenté, ni expliqué : et pourtant…

Cette notion fondamentale de la pensée chinoise est une manière de représenter la vie, son agencement, et son fonctionnement, connue et répandue depuis des siècles partout à travers le monde. Rendu populaire par le philosophe Zhu Xi (1130-1200), le Taijitu est le symbole représentant Yin-Yang ainsi que le principe du grand retournement.

Les notions qu’il recouvre sont toutefois souvent dévoyées en Occident, où notre esprit dualiste les sépare : les deux gouttes fondant l’une dans l’autre (la plupart du temps représentées en noir & blanc, mais également en jaune et rouge en Chine) portent en elles l’essence de leur opposé. On a ainsi coutume de synthétiser ces deux notions en de jolis tableaux à deux colonnes, distinguant Yin-Yang auxquels sont accolés des attributs qualitatifs.

Yin se voit ainsi attribué le caractère féminin, associé à la couleur noir, au froid, à la nuit, à l’inertie, à la lune ; Yang de son côté est la masculinité dans toute sa splendeur : force, chaleur, action, dynamisme, soleil. Le féminin se trouve de nouveau racorni, associé à l’intériorité, à ce qui se trouve dans l’ombre.

On a beau nous répéter à l’envi que nous avons tous du masculin comme du féminin en nous, notre part Yin reste associée à des choses dites négatives.

Après lecture de l’ouvrage Yin-Yang, la dynamique du monde du sinologue Cyrille J.-D. Javary, j’avoue que ma perception de cette notion a pris une bonne claque derrière la tête (celle qui secoue, et remet les idées en place). Je dois un peu – beaucoup ? – revoir ma copie, mais ça fait du bien aussi de se remettre en question : de marquer ce temps Yin de l’accueil et de l’intégration. Avant de partager (donc répandre à l’extérieur, aspect Yang de la situation). Et puis, surtout, en tant que prof, je peux transmettre de nouvelles informations plus établies. Surtout que je fais partie de celles et ceux que ça chiffonnait salement de lire en permanence que « le » Yin était faible, passif, caché et j’en passe…

Le Tao a produit Un
Un a produit deux
Deux a produit trois
Trois a produit les dix mille êtres.
∼ Lao Tseu

Reprenons depuis le début…
En Chine, plus de 2000 ans avant notre ère, les hommes cultivaient la terre et observaient minutieusement les phénomènes naturels. Au fil du temps, ils firent une série de constatations majeures : la vie est rythmée et impactée dans son ensemble par des cycles de naissance, croissance, maturité, déclin et mort (cette ultime étape permettant à un nouveau cycle de commencer, la vie engendrant toujours la vie). Ils comprirent que rien n’est stable : tout ce qui existe se transforme ; et que chaque phénomène porte en son sein son contraire.

Ce fonctionnement a donné naissance au Dao Dé Jing, le Classique de la Voie et de la Vertu, et à la diffusion du principe Yin-Yang, « l’obscur et le lumineux », cadre dans lequel s’expriment toutes les manifestations de la vie. Le Taoïsme, l’enseignement de la Voie, était né. (Tadaaaaaa !)

Yin-Yang ne se résume pas à l’opposition de contraires : la goutte tombée au sein de chaque mouvement est le germe permettant son complet retournement. Yin-Yang est un principe associé à l’idée de vecteurs ( » coucou les mathématiques de classe de seconde !« ) : il s’agit bien d’un système en mouvement où chaque entité favorise une impulsion, une dynamique permettant le passage d’un état vers un autre.

Considérons le symbole de Yin-Yang, pris à un instant T : les gouttes au sein de chacune de ses deux structures peuvent être petites. Mais elles sont amenées à grossir, gonfler, grandir à tel point qu’arrive un moment où la structure s’inverse, donnant à voir une nouvelle figure (qui porte elle aussi les germes de sa transmutation, d’où le nom de grand retournement).

Un mouvement qui atteint son apothéose se transformera toujours en son contraire. C’est à cette aune qu’il faut lire Yin-Yang.

Yin est une force centripète, rassemblant vers le centre ; Yang est une force centrifuge, permettant l’expansion ! Nul besoin de sexualiser la situation : on parle bien de deux forces complémentaires, qui portent chacune en elles leur opposé (je répète, des fois qu’on n’aurait pas pigé !)

Revenons-en aux Chinois : d’après eux, tout commence toujours par un temps Yin. Sa force est associée à la maturation, au temps du repos qui permet de structurer les choses afin que Yang prenne le relais pour permettre l’expression, la croissance.

Yin-Yang est un principe d’alternance (comme inspire-expire), d’échange et de transformation l’un dans l’autre (comme le jour dans la nuit) ; c’est l’action concertante entre ces deux éléments qui loin d’être en lutte, de s’opposer, marchent de concert en se cédant le pas.
∼ Jean-Marc Kespi

• Yin est le refroidissement qui émerge à l’automne, Yang le réchauffement lié au printemps.
• Yin stabilise, nourrit et transforme. Yang dynamise et pousse au changement.
• Yin restaure les forces, tandis que Yang les dépense.
• Yin est ce qui s’étend dans le temps, Yang ce qui se déploie dans l’espace.

Si les Chinois avaient bien perçu la complémentarité de ces mouvements qui se répondent, forgeant deux pôles encadrant le vivant, ils ont aussi, malheureusement, instrumentalisé cette notion au cours de leur histoire pour dévaloriser le féminin, et opprimer les femmes (la belle tradition des pieds bandés a perduré un joyeux millénaire, tandis que les petites filles étaient souvent victimes d’infanticide à l’ère de l’enfant unique, pour ne citer que ces deux tristes exemples).

L’époque des Han a « ⌈fixé⌋ pour longtemps la soumission des femmes par des interprétations partiales de Yin-Yang et de l’écriture » (Cyrille J.-D. Javary). Le règne de cette dynastie est depuis longtemps terminé (206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.) mais la mauvaise estime envers Yin perdure. Les Han ont associé féminin et Yin, en lui conférant une appréciation négative qui perdure malheureusement de nos jours. La fluidité du mouvement Yin-Yang s’est perdue au fil du temps. C’est depuis cette époque que Yin-Yang est associé au genre : vectorisation et lieu d’aboutissement du mouvement centripète (retour vers le centre, la terre… et par extension le foyer !) ont permis de décider que la sphère publique appartenait au masculin, alors que le » domaine intérieur » justifiait le confinement des femmes à la maison.

Le ciel est élevé, la terre est en bas
Ainsi sont déterminés l’initiateur et le réceptif
À travers cette disposition de bas en haut
Le plus et le moins de valeur sont en place
François Jullien, un des commentateurs du Yi Jing, explique que le couplage ciel-terre ainsi proposé implique la domination de Yang sur Yin, selon une logique toute subjective du fonctionnement des choses…

« Il est profitable d’être tenace comme une femme ». Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Yi Jing !

Cette relecture a survécu plusieurs siècles, dans des pays et des cultures où le masculin domine. À l’heure actuelle où de plus en plus de voix s’élèvent contre le patriarcat et la domination du masculin sur le féminin, apportons donc cette petite pierre supplémentaire à l’édifice du féminisme en arrêtant de véhiculer des notions de manière parcellaire et/ou erronée (le dicton ne dit-il pas qu’: » il n’est jamais trop tard pour bien faire « ?!)

Réhabilitons Yin-Yang !

Le Yi Jing, dans le texte canonique qui a précédé la relecture proposée par les Han, préconisait d’adopter une attitude Yin, attentive et conciliante plutôt que sa contrepartie Yang, agressive et rigide. Le texte insiste sur le fait de ne jamais agir dans la précipitation, de toujours prendre le temps du repos, de la réflexion : deux fois sur trois, il encourage une attitude Yin face aux enjeux de la vie.

» Quand on n’arrive pas à percevoir la situation d’ensemble, il est recommandé de prendre un peu de hauteur pour pouvoir mieux s’y comporter – conseil un peu vexant pour un Yang culminant, » rappelle Cyrille J.-D. Javary.

Yin-Yang peut être une grande source d’inspiration si on revalorise certains attributs Yin ! Cessons de cloisonner et séparer. Cessons une bonne fois pour toute de véhiculer l’idée erronée que l’un est masculin et l’autre féminin.

Gardons précieusement en tête qu’il n’y pas Yin d’un côté et Yang de l’autre : s’ils peuvent, certes, être observés à un instant T, dans un état particulier, Yin-Yang comme tout dans la vie, est en mouvement constant, encadrant le ballet de la vie. Dès qu’un mouvement atteint son apogée, il se transforme en son contraire. Incessamment.

Nous sommes tous, hommes comme femmes, du côté du Yang, parce que nous sommes vivants, chauds, mobiles, la stratégie Yin qui exige de reculer, de se maîtriser, d’intérioriser, doit être constamment réapprise.
∼ J.-D. Javary

À lire, vous l’aurez compris : Yin-Yang, la dynamique du monde, de Cyrille J.-D. Javary, éditions Albin Michel

Comments 2

  1. Je me pose la question depuis ce matin et ton article arrive ce soir.
    ☘️
    On ne retrouve pas la notion de féminin/’masculin dans les textes classiques, en médecine ayurvedique alors que dans toutes les autres philosophies il y a toujours l’idée du masculin/féminin, négatif/positif ou du Yin et du Yang.
    En ayurveda on soigne ! On peut pas tout faire à la fois
    Ramener les doshas à une qualité puis à un côté plus feminine ou masculin.
    J’ai bien essayé mais la comparaison de tels concepts entre eux est très souvent erroné.
    Merveilleux article Merci Amélie.
    Et une bonne lecture en prévision.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.